Quand la fuite devient une renaissance : l’histoire de Salif Ouédraogo !

Salif Ouédraogo en train de coller une chambre à air percée/Ph : CPZ

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Le Burkina Faso fait face à l’hydre terroriste depuis 2015. Cette menace persistante et latente a fini par contraindre plusieurs personnes à quitter leur localité pour trouver refuge dans des zones securisées. C’est le cas de Salifou Ouédraogo. Contraint de quitter Djibo, sa ville natale à cause de l’insécurité, il a trouvé refuge à Sakoula, un quartier situé au nord-est de Ouagadougou, avec une partie de sa famille. Arrivé dépourvu de tout bien en 2022, cet homme déplacé interne a pu progressivement se reconstruire grâce à la solidarité de ses voisins et à sa propre détermination. Son combat pour retrouver sa dignité illustre la manière dont la cohésion sociale peut devenir un rempart face à la précarité, au désespoir et aux fractures sociales. Reportage!

Sous un hangar de fortune couvert de tôles rouillées, Salif Ouédraogo est penché sur la roue d’un vélo. Ses mains sont noircies par la chambre à air percée qu’il répare. Une partie de son corps dardé par les rayons solaires qui traversent ces tôles poreuses. À quelques pas, sa petite boutique de dix tôles expose des sachets d’eau, du savon, des biscuits et quelques denrées de première nécessité. Autour de lui, la vie du quartier suit son cours. Des enfants courent dans les ruelles sablonneuses de Sakoula pendant que des femmes discutent à l’ombre des concessions. Des motos passent, avec des pas précipités qui soulève la poussière rouge.

À première vue, rien ne distingue Salif des autres habitants. Pourtant, il y a quatre ans, cet homme était ruiné à cause de l’escalade terroriste dans sa région. « Les terroristes ont tué nos proches. Ils nous ont chassé et j’ai fui pour venir me réfugier ici à Sakoula. Je n’ai rien pu emporter; tous mes documents ont été brûlés. C’était très difficile », confie-t-il, le visage hagard, plongé certainement dans ses douloureux souvenirs.

Fuir pour survivre 

Avant que la violence ne bouleverse son quotidien, Salif vivait de l’agriculture, de l’élevage et de l’orpaillage. Grâce aux revenus de ces activités, il arrivait à subvenir aux besoins de sa famille. « Mais avec l’arrivée des terroristes, j’ai tout perdu », résume-t-il simplement. Face à cette situation, la fuite devient le seul recours pour lui. Comme des milliers d’autres personnes déplacées internes, il abandonne ses terres, ses repères et une partie de sa vie. Son épouse, Maïmouna Sana, se souvient encore de ce départ précipité et douloureux. « Nous avons profité d’une période d’accalmie pour quitter Djibo pour venir à Ouagadougou. Nous avons pu arriver sains et saufs et retrouver nos enfants qui nous avaient déjà devancés », raconte-t-elle.

Mais l’arrivée dans la capitale ne signifie pas la fin des difficultés. Faute de place dans la concession qui les accueille provisoirement, Salif passe trois mois à dormir dehors, à la belle étoile. Trois mois à même le sol, exposé aux intempéries et à l’insécurité. À cette époque, il n’avait plus rien. Lui qui faisait vivre toute sa famille se retrouve dépendant de l’aide des autres. « On a reçu de l’aide des amis de mon fils et des voisins. Ils m’ont donné de l’argent. Ça m’a remonté le moral, j’étais vraiment abattu », confie-t-il.

Mais ces jours difficiles ont été vite estompés par l’accueil qui leur a été réservé par les voisins du quartier. « Au début, ce n’était pas facile, mais nous n’avions pas peur d’être rejetés. Au contraire, nous avons bien été accueillis et nous avons eu de quoi manger », relate Maïmouna Sana.

Les actions des autorités combinées à celles des forces combattantes sur le terrain, redonnent un peu d’espoir à Maïmouna, qui espère un jour retourner dans son Djibo natal. Déjà, plusieurs personnes sont retournées dans leurs localités après des actions de sécurisation effectuées par les Forces de défense et de sécurité.

En effet, lors de l’évaluation à mi-parcours du contrat d’objectifs du ministère de l’Action humanitaire et de la Solidarité nationale, en août 2026, le Lieutenant-colonel Pélagie Kabré/Kaboré a déclaré que 1 060 000 personnes déplacées internes sont retournées dans leurs localités d’origine. Des chiffres qui redonnent espoir à ces personnes qui sont dans la même situation que Salif et sa famille.

Une chaîne de solidarité qui sauve la dignité

À Sakoula, plusieurs habitants décident très vite de soutenir cette famille arrivée de Djibo. Parmi eux, Zénabo Maïga, une voisine, se rappelle encore le jour où elle a vu Salif arriver dans ce quartier hors lotissement en périphérie de la capitale burkinabè. « Quand il est arrivé, nous avons eu un pincement au cœur et nous avons décidé de l’aider. C’est comme ça que l’entraide est née. Nous sommes une communauté, son problème est aussi le nôtre », soutient-t-elle.

Dans ce quartier populaire où les moyens sont limités, la solidarité se construit avec peu : un repas partagé ou quelques billets. « Nous les avons accueillis comme l’un des nôtres par humanisme. Nous n’avons pas grand-chose à leur offrir, mais nous ne leur voulons aucun mal », ajoute-t-elle, avant de conclure par cette leçon de morale : « il faut toujours faire le bien, parce que le bienfait n’est jamais perdu. » 

En 2024, rappelons-le, l’État burkinabè a annoncé un plan d’assistance humanitaire estimé à plus de 95 milliards FCFA pour la prise en charge des déplacés internes et des populations vulnérables. Parallèlement, les opérations de sécurisation du territoire ont été intensifiées afin de favoriser progressivement le retour des populations dans leurs localités d’origine.

Zénabo Maïga, voisine de Salif Ouédraogo

La reconstruction de Salif Ouédraogo

Soutenu par ses voisins et encouragé par ces gestes de solidarité, Salif refuse de céder au découragement. Progressivement, il lance une activité. D’abord une petite boutique, puis la vulcanisation. Aujourd’hui, ces deux activités lui permettent de gagner environ 30 000 francs CFA par mois. Un revenu modeste qui permet à peine de faire vivre ses deux femmes et ses treize enfants, mais pour lui, c’est déjà une victoire. Tous les jours, il alterne entre la vente de produits de première nécessité et la réparation de pneus. 

Dans le quartier, son parcours force le respect et inspire. Kadré Sawadogo, un habitant, témoigne de sa résilience. « Salif est parti de rien et il est en train de se reconstruire. Pour nous, c’est une source de motivation. Il nous montre qu’on peut s’en sortir face à n’importe quelle situation. », se réjouit-il. Pour lui, au-delà des murs de Sakoula, cette histoire doit inspirer chaque Burkinabè. « Il a su faire preuve de résilience. Peu importe les difficultés que nous rencontrons, nous devons toujours nous battre. », soutient Kadré.

Kadré Sawadogo témoigne de sa résilience

La cohésion sociale, un rempart contre les fractures 

L’histoire de Salif Ouédraogo révèle un enjeu plus large. Au Burkina Faso, des milliers de personnes déplacées internes tentent de se reconstruire dans des villes déjà fragilisées par la pauvreté. Dans ce contexte, l’accueil et l’intégration deviennent des défis majeurs. Sans solidarité, ces situations peuvent engendrer frustration, marginalisation et tensions sociales. À l’inverse, l’expérience de Sakoula montre qu’une communauté peut devenir un espace de résilience collective. En choisissant l’entraide plutôt que le rejet, les habitants ont contribué à préserver le vivre-ensemble, dans un contexte marqué par la menace de l’extrémisme violent. 

À Sakoula, la cohésion sociale se vit au quotidien, dans des gestes simples, dans une porte ouverte, dans un regard bienveillant. « Aujourd’hui, je rends grâce à Dieu parce que je vis », confie Salif avec espérance. Son histoire rappelle que la paix ne se construit pas uniquement dans les discours ou les décisions politiques. Elle se construit dans les quartiers, entre voisins, dans la capacité à reconnaître l’autre comme un semblable. Dans un Burkina Faso confronté à de multiples défis, cette solidarité ordinaire devient une force essentielle. Car parfois, il suffit d’une main tendue pour empêcher une chute, et d’une communauté pour redonner à une vie le droit de recommencer.

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