Ouagadougou : quand la rue devient famille
Ils ont entre 10 et 16 ans. Pour fuir la violence domestique ou la misère, ils ont fait des marchés de la capitale leur refuge. Entre stratégie de survie, solidarité et rêves de rédemption, immersion dans le quotidien de ces enfants dans la rue.
Les prénoms ont été modifiés. Les témoins ont souhaité garder l’anonymat. Il est 5 heures du matin au marché de Bonheur-ville. La fraîcheur de l’aube enveloppe Ouagadougou. Six silhouettes se serrent sur des cartons qui tiennent lieu de couchette et de couverture. Cela fait deux ans qu’ils occupent cet endroit. Ici, la société les étiquette comme « enfants délinquants » ou « enfants de la rue ». Âgés de 10 à 16 ans, ils ont fui les coups, la faim ou le deuil. Le jour, ils lavent des pare-brises aux feux tricolores pour quelques pièces. La nuit, ils se cachent. Pourtant ils nourrissent bien un rêve : apprendre un métier pour enfin quitter le bitume.
La fuite pour seule issue
Pour presque tous, la rupture avec le milieu familial tient en un mot : la fuite. « Je suis venu de Bobo-Dioulasso. Mon oncle me frappait tous les jours. Ici, au moins, personne ne me bat », raconte Moussa, le regard bas. Salif, 12 ans, est le plus jeune de la bande. Au village, il a laissé ses deux grands frères pour ne plus être une charge. La précarité de leur quotidien n’exclut pas une forme de solidarité : « Le soir, on mange ensemble. Des fois on vole. Des fois, un bon samaritain nous donne à manger. La rue, c’est dur, mais c’est devenu ma famille », confie-t-il.
Pour subsister, le groupe lave les pare-brises des automobilistes. Les revenus sont dérisoires : 100 FCFA, 200 FCFA, parfois 500 FCFA quand un conducteur se montre généreux. « Je ne suis pas fier de ce que je fais », avoue Karim, 16 ans, qui a abandonné l’école en classe de CE2. « Mais quand tu as faim depuis deux jours, l’instinct prend le dessus. Tu fais n’importe quoi». Pour tenir face à la dureté de leur environnement, la bande s’organise et se protège. Le plus âgé dicte les règles. La nuit, ils montent la garde à tour de rôle. Pour tromper la faim et l’angoisse, un tube de colle ou de solvant à 200 FCFA circule. Une drogue bon marché . « Le plus grand risque ce sont les bagarres avec d’autres groupes. Et la police », murmure Moussa.
L’espoir d’une rédemption
Malgré la violence du quotidien, l’aspiration à une vie normale demeure intacte. Salif formule un souhait, loin des clichés de la délinquance irrécupérable : « Si on m’apprend un métier, je quitte la rue demain. Mécanique, soudure, n’importe quoi. Je veux juste travailler». Ces enfants ne sont pas nés marginaux. Ils le sont devenus à force d’abandons et de privations. Les incarcérer ou les chasser ne résoudra rien. Puisque la rue les a façonnés, c’est là qu’il faut aller les chercher. Avec de l’écoute, des formations professionnelles et surtout du temps.
Depuis quelques mois, le paysage nocturne de Ouagadougou change. Voir ces mineurs non accompagnés devient de plus en plus rare. Le ministère en charge de la Famille et de la Solidarité, appuyé par la Brigade Laabal et la police municipale, a intensifié ses opérations de retrait de grande envergure. Au cours de l’année 2026, près de 1 400 enfants ont été retirés des rues de la capitale. Loin de la simple répression, ces vagues de retrait visent à les réorienter vers des centres d’accueil, des structures de soins et des parcours de prise en charge sociale. Un premier pas institutionnel indispensable, pour que la rue cesse enfin d’être leur seule famille.
Filinfo
Félix RAMDE
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